Le Bleu

J’écris aujourd’hui, le 22 août 2026, à propos de la couleur bleue.

Je suis actuellement dans ma période bleue. Longtemps avant moi, Yves Klein et d’autres artistes l’étaient aussi. Comme Maggie, je suis tombée amoureuse d’une couleur.  

Les psychanalystes diraient que je cherche à matérialiser un état intérieur. Sauf que je suis à la recherche du bleu pour absorber l’infini. L’abstrait et ses profondeurs. Je cherche à travers le lapis-lazuli que Léonard utilisait autrefois dans ses paysages, un mystère. Je cherche à atteindre le bleu, pour me perdre dans sa nostalgie. Le bleu, comme densité poétique, densité mélancolique. Symbole de liberté, de la dissociation de l’être. Représentation des âmes et de leur pureté. Je suis tombée amoureuse du bleu, comme Maggie, non pas pour guérir mais pour ressentir. 

Bluets, de Maggie Nelson, est à la fois un essai poétique et biographique. Au départ, Maggie souhaitait simplement explorer son amour pour le bleu. Mais pendant l’écriture, deux expériences personnelles viennent transformer son projet. Dans un premier temps, elle traverse une rupture amoureuse. Ensuite, une amie proche se retrouve paralysée suite à un accident. Le bleu devient alors une manière de parler du désir, de la perte, de la solitude et de la douleur, sans jamais traiter ces sujets directement. Nelson a expliqué qu’après avoir écrit son recueil, son rapport au bleu avait changé. Elle s’était mise à accumuler des objets bleus et en avait fait une véritable obsession. Après le livre, elle dit avoir rangé ses objets bleus dans une boîte.

Difficile d’aborder les périodes bleues sans parler de Picasso. C’est évidemment le cas le plus emblématique. Sa période bleue durera trois ans. Après le suicide de son ami proche Carles Casagemas en 1901, Picasso traverse une période de profonde mélancolie, alors qu’il vit également dans la pauvreté. Il commence à peindre presque exclusivement dans des tons bleus. Ses sujets deviennent eux aussi de plus en plus sombres. Il observe les mendiants, les aveugles, les prostituées, ceux qui sont seuls, abandonnés, délaissés par la société. Les corps sont amaigris. Le bleu devient à la fois une couleur réelle et une manière de traduire la souffrance. Vers 1904, il entre dans sa période rose.

Yves Klein ne choisit pas le bleu parce qu'il est triste. Il en fait le centre de toute sa pratique artistique. Entre 1950 et 1960, il développe son fameux International Klein Blue (IKB), un bleu outremer extrêmement intense qu'il utilise dans ses monochromes. Il va même jusqu'à déposer un brevet de cette couleur en 1960.

En 1952, lors d’un séjour au Japon, Yves Klein est frappé par les photographies de l'explosion atomique d'Hiroshima. Il y voit des ombres de corps humains imprimées sur des surfaces. L’idée que ‘le corps peut disparaître tout en laissant derrière lui une trace’ le marquera à jamais. Dès son retour, Klein utilise le bleu pour faire passer le corps de l'état de sujet à celui de matière artistique en recouvrant le corps de ses modèles féminines d’un bleu Klein. Faisant écho à la période préhistorique, il leur demande ensuite de l'appliquer directement sur de grandes feuilles de papier, créant ainsi les premières Anthropométries bleues.

Yves Klein, Untitled Anthropometry, 1960